Le constat
Ce que 5 016 mères nous disent
La médecine de la naissance fonctionne. Le soutien humain, lui, fait défaut. C'est la ligne de force de cette enquête : les mères françaises sont correctement soignées, mais rarement accompagnées. Ce déficit n'est pas un confort manquant. Il a un coût, mesurable, sur la santé mentale comme sur la natalité. Et il se concentre en un moment précis - le post-partum - là où le filet médical se retire alors que le besoin culmine.
Chapitre 1 · Décider
Le désir d'enfant, une décision sous contrainte
Avant le désir, le calcul. Interrogées sur ce qui pèse au moment de décider d'avoir un enfant, les mères citent d'abord le travail (60 %), l'argent (57 %) et le logement (48 %). Le désir n'a pas disparu : il s'exerce désormais à l'intérieur d'une équation de viabilité. Signe de cette prudence, une mère sur trois (37,6 %) n'envisage pas d'autre enfant. Ce que réclament celles qui hésitent n'est ni une prime ni un slogan, mais des conditions - un congé plus long, un meilleur revenu, et « moins d'anxiété pour l'avenir ».
Pour un premier enfant, vous regardez votre propre situation. Pour un second, vous regardez les conditions collectives. Le levier public est faible à l'entrée, décisif à la relance.
Facteurs pris en compte dans la décision d’avoir un enfant
Envisagez-vous d’avoir un autre enfant ?
Chapitre 2 · Le corps & le post-partum
Le corps, et le moment où l'on vous lâche
Là où le système vous soigne, et où l'accompagnement manque.

L'accouchement. Près des deux tiers des femmes (65 %) ont vécu leur accouchement positivement, et 61 % se sont senties écoutées. C'est un point fort qu'il faut affirmer. Mais la moyenne masque une minorité significative : 35 % rapportent des propos ou des comportements vécus comme infantilisants ou maltraitants - propos culpabilisants (18 %), remarques médicales déplacées (12 %), violences obstétricales ressenties (5 %). Le respect pendant l'accouchement n'est pas qu'une question éthique : les femmes qui en ont manqué déclarent une dépression post-partum deux fois plus souvent.
Le retour à la maison. C'est le point de rupture du parcours. Le ressenti chute, la fatigue culmine, le couple vacille - au moment précis où le filet médical se retire. Près d'une mère sur deux décrit une dégradation de la relation au co-parent.
Le 3114, numéro national de prévention du suicide, est joignable gratuitement, 24 h/24.
La dépression post-partum. Une mère sur trois traverse une dépression post-partum. Mais le chiffre le plus lourd n'est pas celui de la fréquence : c'est celui de l'invisibilité. Près de trois dépressions sur quatre ne sont jamais diagnostiquées, et quatre femmes concernées sur dix ne reçoivent aucun accompagnement. Surtout, 248 mères - environ 15 % de celles ayant traversé une dépression - font état d'idées suicidaires. Ce seul chiffre justifie de traiter la santé mentale périnatale comme une priorité de santé publique.
Symptômes les plus fréquemment rapportés
Le gradient social. La dépression post-partum n'est pas une fatalité hormonale : elle suit des gradients sociaux nets. Le risque passe de 22 % dans les foyers les plus aisés à 43 % dans les plus modestes. La précarité pèse sur la santé mentale.
Part des mères touchées par une dépression post-partum, selon le revenu du foyer
Propos ou comportements vécus comme infantilisants ou maltraitants
Chapitre 3 · La charge & le couple
L'organisation du quotidien repose sur une seule personne
À la question de savoir qui organise le quotidien - rendez-vous, repas, logistique de l'enfant - 78 % des mères répondent « principalement moi ». Le partage à parité ne concerne qu'une mère sur cinq. Cette asymétrie n'est pas qu'une affaire de tâches : c'est la matrice de l'épuisement.
Qui organise le quotidien au sein du couple ?
Et cette asymétrie a un coût conjugal
Porter seule l'organisation n'use pas seulement : cela fragilise le couple. Lorsque la mère assume seule la charge, 48,3 % des couples connaissent des tensions ou de l'éloignement ; à charge partagée, ce taux tombe à 28,3 %. Le partage protège la relation presque autant qu'il soulage la mère.
Tensions dans le couple selon le partage de la charge
C'est pourquoi le premier besoin exprimé n'est ni financier ni institutionnel, mais domestique : « plus d'aide à la maison », cité par 2 343 mères - le souhait le plus fréquent de toute l'enquête.
Ce qui aiderait le plus au quotidien
Chapitre 4 · L'argent & le congé
Le congé parental à 450 €, un rejet quasi unanime
Aucune autre question de l'enquête ne produit un consensus aussi massif. Invitées à noter le congé parental à 450 € par mois, les mères lui attribuent 0,2 sur 5 ; 87 % lui donnent la note la plus basse. Un montant si éloigné du seuil de pauvreté transforme le congé en privilège, réservé aux foyers capables d'absorber la perte de revenu. Interrogées sur ce que serait un montant juste, les mères convergent vers deux repères : un pourcentage du salaire (412 mentions) ou l'équivalent d'un SMIC, environ 1 400 € nets (285 mentions). La logique est simple : un congé ne devrait pas imposer un saut dans la précarité.
Quel montant de congé parental serait juste ?
Comment joindre les deux bouts pendant le congé parental ?
Chapitre 5 · Le soutien
Le soutien, plus que l'argent seul, fait la différence
Au terme de l'enquête, une question résume toutes les autres : les mères se sentent-elles soutenues ? La réponse tient en une note moyenne - 2,91 sur 5. Ni détresse généralisée, ni satisfaction. Mais cet entre-deux masque l'enseignement le plus robuste de l'étude : le soutien ressenti est la variable la plus prédictive de tout le reste. Le risque de dépression post-partum passe de 55 % chez les mères les plus isolées à 17 % chez les mieux entourées. Le refus d'un autre enfant recule de 46 % à 29 % le long du même axe. Le soutien n'est pas un confort : c'est le meilleur rapport effet-coût de l'enquête, pour la santé des mères comme pour la natalité.

Part des mères touchées par une dépression post-partum, selon le soutien ressenti
Refus d’un autre enfant, selon le soutien ressenti
Une variable, trois effets
Le soutien perçu structure le risque de dépression post-partum, le désir d'un autre enfant et la qualité du vécu global. Agir sur lui, c'est agir d'un même geste sur la santé maternelle et sur la natalité.
S'informer, faute d'être accompagnée
Ce manque de soutien laisse des traces jusque dans la façon de s'informer. Les mères cherchent énormément : 94 % suivent des contenus de parentalité, Instagram en tête. Mais vers qui se tournent-elles d'abord, concrètement, quand une question surgit ? L'entourage et Google restent les deux premiers réflexes ; les professionnels de santé arrivent loin derrière.
Premier réflexe pour s’informer
Le signal de l'IA. Au sein de ces réflexes, un chiffre, plus discret, mérite l'attention : l'intelligence artificielle est déjà le premier réflexe d'information de 13 % des mères - et de 22 % chez les moins de 25 ans. Quand une mère interroge une IA sur sa dépression post-partum, ce n'est pas la technologie qu'il faut lire, mais l'ampleur d'un manque : celui d'un accompagnement humain, disponible, immédiat et sans jugement. C'est précisément ce vide que l'enquête invite à combler.
Agir · Nos engagements
Quatre acteurs, un même principe
L'enquête ne décrit pas une fatalité. Elle désigne des leviers, et des acteurs en capacité d'agir. Quatre, autour d'un même principe : renforcer le soutien aux mères, en priorité dans le post-partum.
Pouvoirs publics
Le levier public est faible à l'entrée dans la maternité, décisif à la relance. Trois chantiers : revaloriser le congé parental proportionnellement au salaire, pour qu'il cesse d'être un privilège ; généraliser un dépistage systématique du post-partum ; agir sur l'accès et le coût des modes de garde.
Système de santé
La médecine de la naissance fonctionne ; l'accompagnement qui suit, beaucoup moins. Il s'agit de structurer un véritable « quatrième trimestre », de prévenir les violences obstétricales encore vécues par une minorité significative, et de généraliser le suivi psychologique périnatal.
Employeurs
Le travail est le premier facteur de décision d'avoir un enfant - et le premier point de friction au retour. Protéger le retour de congé, neutraliser le frein de carrière et flexibiliser le temps de travail relèvent directement de l'entreprise.
Écosystème
Marques, associations et communautés touchent les mères là où elles s'informent déjà. Leur rôle : multiplier les groupes de parole, produire une information fiable face au réflexe de l'IA, et choisir un registre qui déculpabilise plutôt qu'il n'ajoute à la charge.
Cette enquête prolonge la raison d'être de JOONE : écouter les mères, documenter leur expérience réelle, et porter leur voix là où se prennent les décisions.
Conclusion
Le pays sait compter ses naissances. Il sait beaucoup moins écouter ses mères. Cette étude est une tentative de rééquilibrage.
Ce que 5 016 mères nous disent, et ce qu'il reste à entendre
Trois constats traversent cette enquête, et chacun appelle une décision.
La décision d'enfant est devenue un calcul économique
Le travail, l'argent, la stabilité du couple et le logement priment sur tout le reste. La maternité n'est plus une évidence ; elle est une équation que les mères résolvent, ou renoncent à résoudre. C'est la racine la plus profonde de la question démographique.
Le post-partum est l'angle mort du système
L'accompagnement s'arrête quand le besoin culmine. Un tiers des mères traversent une dépression post-partum, dont la grande majorité reste invisible. Le corps, la sexualité, le couple, la charge mentale : autant de sujets massivement vécus et rarement pris en charge. Le « quatrième trimestre » n'existe pas encore dans nos politiques.
Le soutien, plus que l'argent seul, fait la différence
C'est le résultat le plus robuste de l'étude. Le sentiment d'être épaulée divise par trois le risque de dépression post-partum et fait reculer de dix-sept points le refus d'un autre enfant. Il relie la santé des mères et la natalité dans une seule et même variable.

Un plancher, pas un plafond
L'échantillon penche vers des mères diplômées, en couple, connectées et plutôt favorisées. Les difficultés décrites ici sont donc vraisemblablement sous-estimées. Si un tiers de ces mères-là traversent une dépression post-partum, qu'en est-il des plus isolées ? Ces résultats sont un seuil minimal, pas une borne haute.
Les leviers existent, et ils sont identifiés : revaloriser le congé, structurer le post-partum, protéger le retour au travail, outiller le soutien entre pairs. Aucun n'est hors de portée. Ce qui manque n'est pas la connaissance du problème - cette enquête en témoigne - mais la décision de le traiter comme une priorité.
C'est, aujourd'hui, le sentiment moyen d'être épaulée. Le faire progresser est l'objectif le plus simple à formuler - et le plus déterminant à atteindre.
Méthodologie
Enquête menée par JOONE Paris auprès de 5 016 répondantes, sur un questionnaire en ligne auto-administré de près de 300 items, entre avril et mai 2026, au sein de la communauté JOONE. Sauf indication contraire, les pourcentages portent sur les répondantes ayant répondu à chaque question (les bases varient et sont indiquées). L'échantillon, composé majoritairement de femmes en couple, âgées de 25 à 44 ans et plutôt favorisées, n'a pas vocation à être strictement représentatif : les difficultés mesurées constituent vraisemblablement un plancher, non un plafond. Les questions sensibles ont été traitées avec une attention particulière et un rappel des ressources d'aide (3114).
